Les mécanismes de l'ego : la culpabilisation et le jugement

Publié le 1 Janvier 2019

Les mécanismes de l'ego : la culpabilisation et le jugement

L'ego est certes un repliement de la conscience sur elle-même, mais il est avant tout un état immature de la conscience. Comme je l'ai expliqué dans l'article précédent sur les mécanismes de l'ego, l'ego naît de l'individuation par rapport à notre mère. Si on remonte à la genèse de ce comportement, c'est-à-dire  dans les premiers temps de l'humanité, l'humain a fait le choix de la séparation plutôt que de l'unité. Il a fait le choix de la conscience et non celui de l'âme et de l'amour. Il a fait prédominer son mental supérieur à celui des animaux aux dépens de l'âme qui le caractérisait en temps qu'humain, cet être choisi pour être le réceptacle de la divinité en son corps.

Donc non seulement l'humanité a creusé le fossé d'avec le divin, mais aussi chacun d'entre nous dans notre rapport à l'autre créons ou entretenons cette distance avec l'autre. Mais nous sentons bien que ce n'est pas naturel et que quelque chose nous amène systématiquement à entrer en relation et à essayer de nous rapprocher les uns des autres, dans des tentatives qui peuvent parfois être automatiques, maladroites, brutales, irréfléchies ou à l'inverse trop réfléchies,... Et pour nous rapprocher de l'autre, nous faisons avec les matériaux que nous avons dans notre conscience. Or, beaucoup de ceux-ci sont issus de notre enfance, ou sont réactivés au cours de celle-ci.

Qui n'a jamais entendu de sa mère un truc du genre : "si tu ne fais pas ce que je veux, je ne t'aime plus" ou "fais comme ceci, sinon tu n'es pas gentil(le)". Si ce mode de communication est mis en oeuvre très tôt, nous l'intégrons sournoisement à notre personnalité sans le remettre en question, puis nous le perpétuons tout autour de nous. Et c'est ainsi que nous sommes pris dans des mailles de filets qui peuvent être perverses. Observez comment fonctionne le mode relationnel au travail par exemple. Nous travaillons et donnons le meilleur de nous-même certes pour notre enrichissement personnel et professionnel, mais nous attendons aussi la carotte financière qui saura récompenser nos efforts, et qui nous permettra d'avoir plus d'aisance matérielle, augmentant ainsi notre pouvoir d'achat ou notre pouvoir de loisirs tant exacerbés par les publicités. Et si nous ne produisons pas cet effort demandé plus ou moins explicitement, nous sommes relégués, ça peut être de multiples manières, puis nous entrons dans une dévalorisation individuelle qui peut donner suite à long terme à bien des exclusions ou des maladies. La "punition", c'est moins d'argent, moins de considération, moins de loisirs si nous sommes uniquement matérialistes. Observez comment ce système est en place autour de vous ?

Pourquoi ce mode fonctionne-t-il si "bien" ? Parce que nous allons chercher la récompense systématiquement à l'extérieur de nous, comme nous attendions de notre mère cette gratification qui nous était si chère quand nous lui faisions plaisir. Dans le cas contraire, que vous ayez eu la sensibilité pour le percevoir ou pas, cette notion de distance avec notre "matrice" en cas de refus est une douleur que l'enfant ne peut pas supporter, au risque de graves troubles émotionnels et affectifs. Pour se prémunir de ce genre de situations, quand elles se sont produites, d'autres mécanismes automatiques et ataviques de sauvegarde et de protection ont agi, mécanismes qui nous coupent de soi et du coup nous divisent. Or, ce mode de fonctionnement configure toute notre existence, dans un mode relationnel immature par rapport aux autres et à l'existence dans sa grande majorité. 

Ce raisonnement peut apparaître comme simpliste, parce que vous allez me dire qu'il faut bien travailler pour gagner sa vie et vivre dans ce monde le plus décemment possible, ou qu'il faut bien travailler à l'école pour avoir une bonne place dans le monde du travail, ou d'autres choses. On peut épiloguer longuement sur les principes du management ou sur les principes d'éducation, pour sortir de cette spirale, si tant est que l'on soit intéressé en cela. La gratification, ça peut être aussi ce besoin d'être choyé par notre responsable, ou alors si on ne bouscule pas trop les limites, si on ne sort pas trop du cadre, selon le contexte, ça peut être de fonctionner comme "le premier de la classe", celui qui a les meilleures notes, et ainsi rester dans le rang, puis être gratifié pour cela. Les situations sont nombreuses. A l'école, la gratification sera la bonne note ou la bonne appréciation du professeur. Dans le couple, la gratification sera estimée sur ce que notre conjoint nous renvoie conformément à nos attentes (sexe, tendresse, attention,...). Cela crée ainsi une docilité car dès que la gratification ne vient plus, les douleurs de séparation ressortent. Et je ne connais personne qui aime souffrir. Et du coup, il est facile de comprendre comment l'homme a créé un "dieu" culpabilisant à travers les systèmes que sont la religion, la gratification étant un paradis promis au bout du chemin. Sauf que la réalité n'a pas grand-chose à voir avec cela. Pour ceux qui ont trouvé des "maîtres spirituels" ou assimilés, observez votre mode de fonctionnement vis-à-vis de celui-ci. Il y a souvent une certaine immaturité qui relève davantage d'un besoin paternel et d'une relation d'autorité que d'une relation fraternelle avec un grand frère.

Ce que je décris jusque là, c'est le cercle vicieux de la culpabilisation. Parce que dans la majorité des cas, si l'on n'a pas la récompense attendue, on se sent coupable. Que l'on ait accepté ce mode de fonctionnement, ou que l'on se soit rebellé face à cela, cela a configuré notre ego de cette manière. Parce que la rébellion n'est pas non plus la solution pour en sortir. En effet, cela va configurer la personnalité sur le mode inverse, une culpabilisation dans l'autre sens si je puis dire, comme une surcompensation, mais cela reste une culpabilisation quand même. Alors on le reproduit, sous des formes plus ou moins sophistiquées, dans toutes les sphères de notre existence. et c'est ainsi que le système perdure. Le système est verrouillé parce que l'ego est coincé sur ce mode de fonctionnement. Le couple ou l'amitié peuvent être verrouillés sur ce mode de fonctionnement. Et par extension également le rapport à nos enfants. Cela fait des êtres prisonniers, soumis, immatures. Nous ne sommes alors plus "nous-même", mais un ersatz, un sous-produit, une seconde main.

Et le système est tellement bien verrouillé que si vous tentez d'en sortir, vous allez être ou vous sentir jugé(e). Le jugement, c'est l'autre tranchant de la culpabilisation. Ce que je décris là, c'est vrai autant pour ce que l'on vit extérieurement dans ce monde, mais par un phénomène d'appropriation (mécanisme dont je n'ai pas encore parlé), on va appliquer cette culpabilisation et ce jugement sur nous-même, à l'intérieur de nous. Plus besoin de personne, dans ce mode de fonctionnement, l'ego se suffit à lui-même. Et la boucle est bouclée, car par le phénomène de projection (décrit dans l'article "les mécanismes de l'ego : l'image et la projection"), nous verrons ce mode de fonctionnement partout, ou nous essaierons de l'installer  nous-même automatiquement dans les situations que nous rencontrerons, parce que l'ego ne se sent en sécurité que dans le connu. Alors s'il ne connaît que le chantage affectif et la culpabilisation, il mettra en place les mécanismes pour établir cette situation à l'extérieur. Ce système est créé par l'ego, et c'est sur cet ego que nous devons travailler pour changer le système. Je parle de tous les systèmes car finalement le système c'est notre rapport à l'autre.

Pourquoi le jugement est-il l'autre versant de la culpabilisation ? Parce que, implicitement ou non, si nous ne sommes pas "le gentil garçon/la gentille fille", nous sommes "le méchant/la méchante", ou tout autre qualificatif qui va exacerber la culpabilisation. Nous allons être positionné dans une case, une catégorie, un clivage, qui va créer voire accentuer cette distance. L'ego, parce que c'est l'instrument qui sépare, c'est aussi par extension l'instrument de la dualité : "Si tu n'es pas avec moi, tu es contre moi". C'est ainsi que certaines situations peuvent se retourner et que nous pouvons subitement tomber en disgrâce, révélant cette souffrance de la séparation enfouie en nous. La peur en est le moteur. Ca me rappelle pas plus tard que la semaine dernière que deux personnes m'ont dit que je n'étais pas gentil, pensant par là que j'allais modifier mes choix pour adhérer à des décisions que je ne validais pas. Ce qui est drôle, c'est que ces deux personnes ne voyaient même pas que ce genre de remarque, même faites en passant, sont une forme de chantage affectif et de culpabilisation, subtiles certes mais chantage quand même. Il faut bien un coupable à notre malheur, pas vrai ? C'est une boutade évidemment !

Alors la question est comment on en sort ? Comment devenir un être de première main, ferme dans ses choix, solide, intègre, fort, droit, non manipulable, tout en restant aimant et bienveillant ? Nous vivons tous sous des masques. Je ne sais pas si c'est bien ou pas, mais c'est une réalité. La personnalité est un agglomérat complexe de structures, d'énergies cristallisées, d'entités qui se nourrissent de ces énergies, et c'est cette personnalité avec l'ego au centre, produits de la chute et de la séparation, dont il faut se débarrasser pour faire naître autre chose. C'est cela le "vieux manteau" de la parabole, la coupe qu'il faut vider du vin ancien pour en mettre un nouveau. 

Certains diront qu'il faut aller directement à la source pour régler tous les problèmes. Il paraît que c'est faisable, mais combien d'entre nous en sont capables ? Moi pas ! Heureusement il y a d'autres méthodes, et ça passe de toutes façons par l'activation de la particule divine dans le coeur. Au passage, je ne suis pas adepte des méthodes bouddhistes ou non duelles de détachement et de fuite vers le haut. Parce que le détachement seul apporte certes une libération personnelle, mais pas une transformation. La nature humaine, quant à elle, ne change pas. C'est pour cela que l'on trouve des maîtres certes éveillés mais dont les comportements sont médiocres. Pour entrer dans un processus de transformation intérieure, il faut un pouvoir supérieur, mais celui-ci ne s'adresse pas à l'ego, il s'adresse à l'âme qui naît à partir de l'étincelle divine. C'est cela le véritable centre. Donc dans un premier temps il faut trouver ce centre (il est situé derrière le sternum) et lui permettre de se révéler; des méditations régulières dans une orientation intérieure d'ouverture et d'humilité permettent, avec de la persévérance, de toucher cet espace. Certains lieux chargés d'énergies divines aident aussi en ce sens.

Ce centre va devenir l'observateur, à partir duquel le travail de connaissance de soi va pouvoir être mis en oeuvre. J'ai décrit plus précisément tout ce processus dans cet article : l'alchimie intérieure. Donc on va commencer par être observateur de tous les mouvements du moi. Au début, c'est compliqué, je le reconnais, car le moi est comme un gros sac (c'est d'ailleurs comme cela que Dieu décrit l'homme dans la Révélation d'Arès). Mais si on se focalise sur certains mouvements, comme ici la culpabilisation ou le jugement, on va commencer à pouvoir discerner (cf le discernement) ces mouvements. Le mieux, c'est de profiter d'une situation où c'est le plus flagrant, quand on est pris dedans, ou quand nous-même nous nous observons poser cette situation à l'extérieur de soi. Cette approche peut être considérée comme gnostique. Cela commence donc par l'observation, comme à chaque fois, des mouvements du moi, sans rien changer. Le changement ne s'opère qu'à partir du moment où on a complètement intégré la source du comportement en soi, c'est une conséquence et on ne se force pas. Bien évidemment, on peut mettre une certaine distance, surtout si la situation nous amène à être confronté à des souffrances. Mais c'est aussi là où l'on doit savoir ce que l'on veut : soit on cherche à se protéger, et auquel cas la vie passe au dessus de soi et on ne fait qu'exister, soit on approche pleinement la transformation, et auquel cas où prendra à bras le corps les situations que l'on traversera pour une transformation potentielle. On sait que le problème est résolu lorsque l'on n'est plus touché, sans que ce soit de l'insensibilité, lorsqu'il n'y a plus d'accroche, ou lorsque nos relations changent, ou lorsque ces comportements n'apparaissent plus dans notre vie d'une façon aussi manifeste qu'auparavant. Mais ça ne se fait pas par un coup de baguette magique. 

Après avoir vu, il faut comprendre les mécanismes, ce qui intervient, à quelle autre situation du passé cela nous ramène et peut-être remonter la chaîne des traumatismes. Ecoutez ce que vous exprimez, écoutez ce que l'on vous exprime. Beaucoup de clés sont cachées dans les paroles que les uns et les autres vous adressent, au-delà des jugements. Si une pensée tourne en boucle, ou si une situation devient récurrente, c'est que l'énergie est bloquée, et que pour en sortir il va falloir faire ce travail de transmutation. Encore une fois, si on se sent touché par ce que nos interlocuteurs nous disent, c'est que la source se trouve là. La difficulté, c'est de retrouver la sensibilité, l'ouverture, l'humilité, l'écoute. Ce travail n'est pas que dans la psyché, il est aussi dans le corps, car le corps est une gigantesque banque de mémoire. Et quand on parle d'interlocuteur, ce n'est pas forcément le médecin ou le thérapeute. C'est lorsque l'on aura compris comment ne plus donner d'énergie à ce genre de comportements que l'on passera dans la phase de détachement et d'offrande à la Lumière divine. Si notre âme est suffisamment forte, ça peut même être elle qui effectue ce travail de transformation. Ca demande de rentrer au coeur du problème, au bon moment, soit quand ça nous est présenté, soit quand on fait le travail spécifique sur le corps.

Il est clair qu'à partir du moment où l'on rentre dans une transformation intégrale, intégrer ces comportements est mettre en mouvement des éléments auparavant figés, et c'est aussi de cette manière que l'on rétablit un juste rapport aux choses et aux gens. En ce moment, nous sommes éminemment secoués par nombre de crises. Mais au final n'est-ce pas aussi une manière de prendre conscience de nos fonctionnements et à quel point ils sont obsolètes ? A l'échelle de notre société, voire de notre civilisation, tout comme à l'échelle de notre couple ou de notre famille, il est grandement temps de passer à un autre stade de fonctionnement. Pour cela, profitons de ce que nous observons de nous-même, de comment nous cherchons sans cesse des coupables et prenons nous en main. Car il est vraiment temps.

Rédigé par Serge Z.

Publié dans #connaissance de soi

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