L'expérience spirituelle

Publié le 28 Novembre 2018

L'expérience spirituelle
Cela fait des années que je m'interroge sur la manière de vivre au mieux chaque expérience tout en "gérant" l'ego et son désir de les récupérer à son profit. Je parle ici de l'expérience dite "spirituelle", mais ce que je vais exprimer peut être vrai pour tout type d'expériences. Seulement l'expérience spirituelle a ceci de particulier qu'elle est sensée nous libérer de l'ego, du moins le temps de l'expérience. Mais nous y reviendrons. Encore faut-il s'entendre sur ce que l'on qualifie usuellement d' "expérience spirituelle". Commençons par là.
Dans "expérience spirituelle", j'y mets tout contact avec une réalité transcendante, toute ouverture vers des réalités subtiles, qu'elle se fasse par la conscience, l'esprit ou le coeur, toute expérience qui nous amène à dépasser notre nature pour aller vers le Bien, ou qui nous met face à des énergies transformatrices. Cette liste n'est pas limitative et l'on peut s'interroger sur ce que l'on considère de la sorte, ou pas. Alors, on peut dire que c'est juste catégoriser une expérience, et que définir des typologies est un exercice mental appliqué sur chaque seconde de notre existence. Parce que l'on peut très bien dire que vivre avec intensité une expérience a quelque chose de l'ordre du spirituel, mais il faut toujours se méfier de ce qui n'est pas transcendant, et encore plus quand cela ne nous amène pas forcément vers le Bien, l'Amour, l'harmonie, la vérité, la douceur, la beauté, la justice, l'intelligence... De ce point de vue, toutes les expériences ne sont pas de cet ordre, et donc même lorsque l'on a à faire à des choses subtiles, l'expérience n'en est pas pour autant spirituelle. J'insiste sur ce point. On a vite fait de coller cette étiquette, et dans certains milieux encore plus, car l'ego aime se repaître des étiquettes qu'il colle sur le monde et par lesquelles il se fabrique son propre monde. Autre chose, pour compléter le sujet, c'est qu'il est important de reconnaître les phénomènes, et de creuser pour en percevoir l'origine. Ce n'est pas toujours évident et j'ai pu me tromper bien des fois, prenant moi-même parfois des vessies pour des lanternes. Ce n'est pas toujours tout de suite que l'on peut poser une origine comme certaine et il faut parfois avoir dégager nombre d'encombrements profonds pour s'apercevoir qu'on a pu se tromper.  Ou alors avoir reçu une information de quelqu'un qui sait... D'où l'humilité nécessaire lorsque les phénomènes commencent à apparaître.
J'ai pu constater à travers le passage par différents groupes que c'est un problème, ou disons une difficulté assez généralisée sur l'ensemble des pratiquants de tout ordre chez qui ce genre de choses apparaît. Le dernier exemple en date : j'ai parcouru une biographie d'un moine russe qui a vécu presque toute sa vie au mont Athos, qui vivait des expériences transcendantes comme la Passion, et qui est resté 46 ans bloqué sur la notion d'orgueil, orgueil lié à la récupération de ses expériences par son ego, à tel point qu'il est resté longtemps isolé dans sa cellule en évitant de voir ses frères, justement pour éviter d'être pris à ce pêché d'orgueil dont il a eu d'énormes difficultés à se débarrasser. Ca donne à réfléchir. En fait ce qui pose problème n'est pas l'expérience en elle-même, mais sa "gestion" et sa récupération par l'ego. Je ne parle pas de l'ego spirituel qui n'est qu'une déclinaison finalement peu subtile d'une réalité plus complexe. L'ego spirituel, c'est un qualificatif que l'on se donne, c'est une identification à une "qualité" que l'on aimerait avoir, du moins dans la conception qu'on lui donne : "moi, je suis spirituel" ! Mais en soi, ça ne veut rien dire. Avec ce genre de vue de l'esprit, on peut en arriver à des notions ineptes qui peuvent amener à se comparer aux autres ou à se complaire dans une image, ce qui est une des facettes de l'ego.  Dans une échelle de valeurs qui n'a de sens que pour soi-même, se qualifier de spirituel est aussi inopportun que n'importe quelle autre qualification, et donc identification, car la nature humaine peut manifester le tout et son contraire à n'importe quel moment. La nature humaine est tortueuse et l'identification à une partie est toujours une illusion car elle ne reflète jamais l'étendue de notre réalité. Donc quand je parle de la "gestion" de l'ego, je ne parle pas de cela, j'espère que le lecteur le comprend.
La terminologie "gestion de l'ego" est moche, je le reconnais. L'expérience transcendante ne s'adresse pas à l'ego, mais il est là, alors il est important d'adopter la bonne attitude. Elle est même l'anti-ego par excellence, puisqu'elle devrait permettre de nourrir autre chose, d'ouvrir ou de découvrir des espaces intérieurs, ou d'autres choses, comme je l'ai évoqué plus haut. Mais tant que celui-ci est encore présent, il faut faire avec, et j'en parle d'expérience (en fait je me confesse !), ça devrait être simple, or l'ego rend les choses compliquées. Dans une certaine échelle de valeurs, et outre ce qu'elle apporte, l'expérience transcendante vient également nourrir un sentiment d'existence proportionnel à l'intensité de celle-ci. Je m'explique.

L'expérience spirituelle nous fait vivre très souvent une complétude, une sensation de plénitude, et le plus  souvent une sensation de Vie, qui contraste avec notre état de vie habituel déclinant avec l'âge. Elle agit comme une stimulation de cet état de vie, et alors tout notre système peut se trouver bousculer par la prise de conscience qu'il existe une réalité infiniment plus exaltante que celle dans laquelle nous évoluons, parfois avec une belle énergie , mais toujours limitée. Tôt ou tard, il y a un effet "dépression" (pas dans le sens psychologique du terme), c'est-à-dire un état de vide, qui n'est en fait que la prise de conscience de notre réalité de naissance. Et cet état est du au fait qu'au lieu de vivre dans la lumière de notre âme en expansion, nous vivons dans l'enfermement de l'ego qui se cristallise avec le temps. Donc cette exaltation liée au contact avec d'autres énergies vient également stimuler cet ego qui va trouver là une matière sur laquelle il va pouvoir se nourrir, et ainsi trouver une fuite et une opportunité de combler cet état de vide. Je vais donner un exemple.

Imaginez que vous voyez descendre vers vous un plan divin, une force divine de couleur éclatante qui prend tout l'espace au-dessus de vous. Le 7ème chakra s'ouvre, vous recevez des informations, des impulsions, vous percevez une aspiration forte vers le haut tandis que dans votre corps coule une énergie chaude et purifiante. La particule divine se met alors en activité. Une douce chaleur s'empare de votre poitrine, votre respiration se met au diapason d'une vibration qui nourrit les cellules. Chaque cellule reconnaît la Vie, la vraie Vie, alors le corps se met lui-même à vibrer suffisamment lentement pour rester en alerte tout en restant tranquille, la chaleur gagne progressivement tout l'espace corporel et le corps se sent en unité avec la force divine... Ce n'est là qu'un exemple. J'en ai connu qui ont vécu moins que cela, et qui n'en sont toujours pas revenus , même des années après, façon de parler ! Pourquoi ? Parce que l'ego s'est enflammé. Il s'est approprié une expérience du corps, du coeur, une expérience énergétique, et il s'est construit une histoire autour de cela. Je pourrais presque dire que c'est normal, l'expérience a pu être très intense, vraiment extraordinaire et totalement authentique. 
Alors là où c'est compliqué, c'est que l'expérience bien que réelle, a été figée, cristallisée, stigmatisée même pour être considérée comme un objectif qu'il faut atteindre de nouveau. L'ego a pu considérer l'expérience comme étant le fruit d'un travail, d'un labeur auquel il s'est astreint et dont il mérite le résultat. Je ne nie pas le travail, la sadhana ou autre pratique. Certains peuvent considérer qu'ils se sentent dignes de recevoir, comme d'autres non. Toute considération en ce sens est de toutes façons un mensonge que l'on se raconte ! Car la Grâce n'est pas le produit d'un effort personnel, et encore moins d'un désir. C'est là où c'est très subtil car il y a pu avoir un travail et des pratiques dont on s'attribue les résultats, mais l'ego y a-t-il été pour quelque chose ? Lors de ce genre d'expérience, je ne cache pas une forme de plaisir que l'on peut ressentir, en plus d'une joie profonde et d'un amour intense. Car le contact avec l'Amour est une expérience qui nous dépasse tellement que l'on ne peut pas rester indifférent. Et ceci n'est jamais innocent sur notre nature profonde. Or l'ego va chercher à vouloir reproduire, et va faire son cinéma avec cela, justement pour combler le vide qu'il se cache de toutes les manières possibles. et il le comble par le plaisir, c'est cela la clé. Il va chercher surtout à retrouver le plaisir que lui apporte non pas l'expérience, ou pas seulement, mais l'image qu'il se fait de lui-même comme étant son propre dieu, comme pour se démontrer qu'il est tout à fait aligné avec le Divin, que ses efforts ont abouti, qu'il le mérite, etc Pour peu que l'on vive nos aspirations comme un challenge, voire une compétition vis-à-vis de soi-même, alors le résultat obtenu par la Grâce alimente l'image que l'on se fait de soi, au moins pour un temps.  On ne peut échapper à cet état de fait, qu'on se l'avoue ou pas, tant que l'on porte en soi ces deux natures qui vont chacune agir sur nous. Il faut porter en soi ces deux natures complètement opposées le temps  que l'une cède définitivement la place à l'autre. Les gnostiques illustrent très bien cela et connaissent très bien cet état de choses. Le problème si je puis dire, c'est qu'ils en ont fait une vérité absolue (du moins ceux que je connais) et ils n'imaginent même pas que la seconde puisse prendre le pas sur l'autre de notre vivant, nous faisant alors basculer dans un état de transcendance. Mais c'est un autre sujet.
Alors comment on en sort ? Je ne serais pas honnête si je disais que j'avais la solution. J'ai juste une piste. Il m'apparaît qu'il ne sert à rien de fuir et ma foi, si on éprouve du plaisir à vivre, au moins qu'on se le dise ! Arrêtons la fausse humilité. Le plaisir est une énergie qui masque temporairement un vide existentiel, du moins pour l'ego. Car sinon c'est une énergie de vie qui a tout à fait sa place dans notre nature humaine et divine. Mais là où on se trompe, c'est que l'on peut avoir tendance à ne considérer que cela pour se sentir vivre. Combien d'entre nous considérons la recherche du plaisir comme étant le seul but de l'existence ? Et l'on peut avoir énormément de plaisir à faire toutes sortes de pratiques, qui peuvent finir par déboucher sur des résultats intéressants. Avouons-le nous, tout simplement, et laissons passer. C'est le même type de phénomène que la société de consommation par exemple sait parfaitement généré. Elle n'aurait pas autant d'emprise  si nous savions laisser passer le désir d'acheter. Mais encore une fois, le problème n'est pas le plaisir, mais lorsqu'il est exacerbé par l'ego, il génère une avidité d'avoir. Alors le phénomène devient compulsif. Et c'est là où c'est subtil lorsque l'on vit des expériences spirituelles et lorsque celles-ci sont récupérées par l'ego : on cherche à en avoir, donc à les accumuler, de la même façon que l'on chercherait à accumuler des biens matériels pensant (faussement) que c'est par eux que le plaisir intervient. Or l'accumulation d'expériences n'est pas synonyme d'avancées. Donc c'est ce phénomène-là qu'il faut comprendre : l'avidité, la compulsion, le besoin d'accumulation, puis dont il faut débusquer les racines des mécanismes en soi. Et c'est souvent ce mécanisme là qui bloque et qui peut nous faire tourner en rond pendant des années.
J'ai traité dans ce blog (article une nouvelle conscience) la manière d'intégrer la conscience, ou du moins une manière, il peut y en avoir d'autres. L'expérience spirituelle n'échappe pas à la règle car pour se rendre sans cesse disponible au Divin, il est nécessaire d'avoir au mieux intégré l'expérience, ou alors de l'avoir laissé derrière soi en se recentrant sur le présent. A la différence d'autres types d'expériences, l'expérience spirituelle peut avoir permis d'intégrer une énergie ou une dimension particulière de l'Être. Mais si ceci n'est pas réalisé, soit cette énergie est comme déposée, jusqu'à son intégration, soit elle disparaît, elle ne laisse alors plus de traces, sauf peut-être un vague souvenir. Ce que j'exprime ici a du sens pour les expériences qui viennent "de l'extérieur". Si on parle de la kundalini par exemple, selon le cas, elle ne nous laisse pas d'autres choix que de "traiter" l'information qu'elle nous donne, au risque que ça devienne insupportable. Mais parfois, certaines possibilités offertes par le Divin ne nous laissent pas le choix non plus : on ne refuse pas un cadeau de Dieu et parfois la leçon peut être assez difficile à apprendre. On ne peut limiter le Divin à notre (très faible) connaissance et ce que je dis là, en relation avec certains vécus, peut très bien ne pas être juste dans d'autres cas. N'oublions pas que chaque être humain est une singularité lorsqu'il se tourne vers Dieu, car chacun d'entre nous est unique; unique seulement lorsque notre âme se révèle et que celle-ci est débarrassée de cet usurpateur qu'est l'ego. 
Néanmoins, il est important de rappeler que l'ego a tout de même une utilité : en l'absence d'une âme active, celui-ci nous permet de prendre conscience de notre individualité et de son impact potentiel sur le monde. Sauf que cette individualité a été exacerbée à l'extrême en devenant "individualisme", donc en excluant l'autre, notre frère et notre soeur humains, ou tout autre considération, de nos préoccupations et de notre vie en propre. On pourrait rétorquer qu'il y a l'humanitaire. Or si faire de l'humanitaire, c'est très bien, si ça peut soulager des consciences et des vies, mais en soi ça ne change pas la nature humaine, c'est juste un moyen pour l'ego de s'illusionner. Ou disons que faire de l'humanitaire sur la base de l'ego n'a qu'une portée extrêmement limitée. Car l'ego, dans sa partie bien intentionnée, ne dispose pas de réel pouvoir. Pour changer le monde, il faut commencer par soi-même, et passer sur un autre stade d'existence. Mais là encore c'est un autre sujet. 
Résumons : face à l'expérience spirituelle, d'abord acceptons-la. Puis tant que faire se peut, effectuons le travail d'intégration. Chaque expérience a quelque chose à nous apprendre, et c'est valable pour tout. L'ego va intervenir et on va commencer à se raconter quelques histoires, plus ou moins subtiles. Soit, acceptons le également. Inutile de se battre contre soi-même. Sachons être humble : nous ne sommes pas les acteurs de l'expérience, elle se passe à un autre niveau. Sachons le reconnaître également, l'accepter et nous incliner face à cela. Soyons simplement vigilant à tous les mécanismes qui se mettent en jeu lorsque l'ego se manifeste, et intégrons les avec discernement et constance, car ils se défileront souvent avant de pouvoir être vus, compris et intégrés. Tant qu'il n'a pas été vu comme une illusion, et dissout, nous sommes cet ego, même si parfois on peut basculer dans autre chose. Mais ça ne peut être que temporaire. Tant que nous nous plaçons au centre, comme l'acteur majeur de notre existence, nous serons dans la demande, et peut-être même dans l'impatience ou dans l'exigence. Il y aura toujours cette dualité en nous, l'expérience d'un côté, le sujet de l'autre côté. Amener le silence mental, se centrer dans le coeur, et/ou amener une certaine légèreté permettent de se recentrer sur le présent, et de rester disponible.
Je conclurais par une petite parenthèse sur un sujet que je n'ai pas abordé, c'est le cas de ceux dont l'ego s'est (a priori) dissout après un "simple" événement, comme  la littérature zen ou taoïste peut nous raconter (comme ce sage qui s'est éveillé en regardant une feuille tomber d'un arbre par exemple). Je crois, mais c'est une supposition, qu'ils ont vu et intégré leur ego dans un instant "suspendu", rendu possible grâce au type de méditation qu'ils pratiquent. Mais à mon sens, ça ne peut être une Grâce, donc quelque chose qui vient de l'extérieur, c'est l'acte de voir et donc de comprendre dans l'instant qui produit ce résultat. Tout comme Ramana Maharshi par exemple, qui s'est allongé dans son lit à l'âge de 17 ans et qui s'est interrogé sur la mort, tout en auscultant son propre esprit. Si on prend exemple sur ces personnes, alors voir est la clé, et chaque instant peut être cette occasion... Mais bon en l'état, je ne peux pas aller plus loin sous peine de spéculations hasardeuses...

Rédigé par Serge Z.

Publié dans #Réflexions, #connaissance de soi

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